On l’ignore souvent, mais sous la carte politique moderne de l’Afrique, avec ses 54 États souverains, palpite une autre géographie. Celle, plus ancienne, de royaumes et de chefferies qui ont survécu aux empires, à la colonisation et aux indépendances. Rencontre avec ces souverains et ces institutions qui, du Maroc à l’Afrique du Sud, incarnent une mémoire vivante et jouent un rôle surprenant dans le présent.
Ma première rencontre avec un monarque africain en exercice eut lieu non pas dans un palais, mais dans une rue animée de Kumasi, au Ghana. La circulation s’était figée. Pas pour un embouteillage, mais par respect. L’Asantehene, le roi des Ashantis, passait. Dans sa Mercedes noire, il esquissa un geste de la main à la foule. Autour de moi, des gens s’arrêtaient, se tenaient un peu plus droits. Une fierté palpable. Ce jour-là, j’ai compris que pour saisir l’Afrique contemporaine, il fallait regarder au-delà des gouvernements et des parlements. Il fallait écouter ces battements de cœur anciens, ceux des royautés qui ont persisté.
Le Maroc, un royaume à part entière
Commençons par l’évidence, celle qui fausse parfois notre regard. Le Maroc n’est pas « un royaume parmi d’autres » en Afrique. C’est le royaume, au plein sens politique du terme. Une monarchie où le souverain, le roi Mohammed VI, descend d’une dynastie vieille de trois siècles et détient des pouvoirs exécutifs réels. Il est le « Commandeur des Croyants », un titre religieux qui renforce son autorité. Ici, le palais n’est pas un musée ; c’est le centre névralgique de l’État. Cette continuité historique, sans rupture coloniale totale, est unique sur le continent. Le Maroc nous montre ce à quoi pouvait ressembler un État africain pré-colonial qui a évolué sans être totalement démantelé. C’est un cas à part, qu’il faut garder en tête pour mesurer la spécificité des autres.
Les souverains du sud : gardiens de l’identité
Descendons plus au sud. En Afrique du Sud, l’image est plus complexe. Nelson Mandela et ses successeurs ont construit une nation « arc-en-ciel » résolument moderne. Pourtant, la constitution de 1996 a fait un choix pragmatique : elle a reconnu les monarques traditionnels. Pourquoi ? Parce qu’ils incarnent l’âme de peuples entiers. Je me souviens des funérailles du roi zoulou Goodwill Zwelithini en 2021. Une marée humaine, des chants guerriers, un deuil national qui transcendait la politique. Son successeur porte aujourd’hui un fardeau immense : être le pilier culturel de plusieurs millions de Zoulous dans un État démocratique. Son pouvoir n’est plus sur les champs de bataille, mais dans les cœurs et les esprits. Il négocie, influence, conseille.
Au Lesotho, petit royaume montagneux, le roi Letsie III est lui le monarque officiel d’un pays. Son rôle est constitutionnellement limité, mais il est le symbole tangible de l’unité nationale pour les Basotho. Un point fixe dans les turbulences politiques.
L’Ouest africain, terre de rois et de sultans
C’est en Afrique de l’Ouest que la densité de ces monarchies est peut-être la plus frappante. Retournons à Kumasi, au Ghana. Dans son palais, l’Asantehene Otumfuo Osei Tutu II ne porte pas de couronne d’État. Mais son « Trône d’Or » représente une autorité qui plonge ses racines dans le XVIIe siècle. Je l’ai vu arbitrer un conflit foncier complexe, écouté avec une patience infinie par des villageois. Sa cour de justice coutumière règle des litiges que le système officiel peine à traiter. Il est aussi un formidable mécène de l’éducation. Ce roi est un homme d’affaires avisé, formé en Occident, qui utilise son prestige ancestral pour des projets de développement très concrets. Il est à la fois un pont vers le passé et un levier pour l’avenir.
Au Nigeria, la figure du Sultan de Sokoto plane sur tout le nord du pays. Héritier d’un empire théocratique du XIXe siècle, il est l’autorité spirituelle suprême pour des dizaines de millions de musulmans. Son influence est subtile, mais omniprésente. En période de crise, les politiciens font le voyage jusqu’à sa cour. Son pouvoir n’est pas écrit dans la constitution fédérale, mais il est inscrit dans le tissu social.
Des institutions qui négocient leur place
Ces royaumes ne vivent pas dans une bulle. Leur histoire est souvent faite de compromis, parfois de conflits, avec les États modernes. En Ouganda, le royaume du Buganda a été aboli, puis restauré en 1993 comme entité culturelle. Aujourd’hui, le Kabaka (roi) est à la tête d’une administration traditionnelle qui gère des terres, promeut des langues et organise la vie sociale. Avec le gouvernement de Kampala, les relations sont un perpétuel exercice d’équilibre : jusqu’où peut aller l’autonomie coutumière sans menacer l’État unitaire ?
Au Cameroun, les sultans Bamoun ou les Fons de l’ouest sont des notables respectés, souvent intégrés aux circuits du pouvoir local. Leur palais est à la fois un lieu de pèlerinage touristique et le siège d’une justice de proximité.
Alors, pourquoi ces royaumes persistent-ils ? Parce qu’ils répondent à un besoin profond d’enracinement. Dans un continent où les frontières ont été dessinées à la règle par des colonisateurs, où les régimes politiques ont parfois été éphémères, ces institutions offrent une continuité. Elles racontent une histoire qui précède la colonisation. Leurs souverains ne sont pas des fantômes du passé. Ce sont des hommes et des femmes – oui, il existe des reines – qui, diplômés de Londres ou de Paris, portent des costumes trois-pièces ou des boubans brodés, et qui jonglent entre tradition et mondialisation.
Ils nous rappellent une vérité simple : l’Afrique ne s’est pas construite sur une page blanche. Elle avance en portant son histoire sur ses épaules, parfois lourde, souvent lumineuse. Ces royaumes en sont les gardiens vivants. Ils ne gouvernent plus des États, mais ils règnent encore sur l’imaginaire, la culture et le quotidien de millions d’Africains. Et cela, aucune révolution n’a encore réussi à l’effacer.
