La perception des troubles psychiques
En Afrique, la maladie mentale reste largement incomprise et entourée de stigmatisation. Beaucoup considèrent que la dépression ou le suicide serait « peu africain », touchant principalement les populations aisées ou les Occidentaux. Dans de nombreux pays, les troubles psychiatriques sont souvent minimisés ou passés sous silence par les familles et la société.
Malgré une prise de conscience croissante et un traitement médiatique plus empathique des suicides et des troubles psychiques, les infrastructures et services de santé mentale demeurent largement insuffisants.
Des ressources limitées face à l’ampleur des besoins
En 2020, le Kenya comptait plus de 8 000 professionnels de santé mentale pour 53 millions d’habitants, tandis que le Mali, avec une population à peine moitié moindre, en recensait seulement 46. À l’échelle du continent, un psychiatre est disponible en moyenne pour 500 000 habitants, un chiffre très en deçà des normes internationales.
Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), les États africains dépensent en moyenne 0,46 dollar par habitant pour la santé mentale, contre 2 dollars recommandés pour les pays à faible revenu. Ce sous-investissement contribue à des taux de suicide parmi les plus élevés au monde, touchant en particulier les personnes âgées de plus de 70 ans.
L’errance des malades dans les villes
Dans les grandes villes africaines, il n’est pas rare de croiser des personnes souffrant de troubles mentaux dans les espaces publics. Ces situations reflètent la faible intégration des services de soins. L’anthropologue camerounais Parfait Akana raconte que ces individus sont souvent laissés à eux-mêmes, dans des conditions dégradantes, et ne reçoivent une attention institutionnelle que lors de campagnes de « nettoyage » urbain.
Une attention concentrée sur les maladies infectieuses
Les troubles psychiatriques reçoivent peu de financement, la majorité des ressources étant orientées vers les maladies infectieuses comme le paludisme, le VIH, la tuberculose, Ebola ou le Covid-19. Hormis certains programmes liés à la toxicomanie, peu de fonds sont spécifiquement consacrés à la santé mentale, ce qui limite l’expansion et l’efficacité des services disponibles.
Intégration progressive dans les politiques nationales
Récemment, plusieurs pays africains ont commencé à inclure la santé mentale dans leurs politiques de santé. Le Kenya et l’Ouganda ont adopté en 2021 des plans d’action quinquennaux, tandis que le Ghana et le Zimbabwe travaillent avec l’OMS pour renforcer leurs services. Les pays francophones restent toutefois à la traîne dans la mise en œuvre de ces politiques.
Un héritage historique en Afrique de l’Ouest
Le Sénégal a longtemps été un pionnier en matière de psychiatrie. Le centre hospitalier universitaire de Fann, à Dakar, fondé par Henri Collomb et Moussa Diop, a développé une approche attentive au contexte socioculturel des patients et ouverte aux médecines traditionnelles. Connue sous le nom d’« école de Dakar », cette méthode s’est étendue à d’autres pays francophones comme le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire dans les années 1960 et 1970.
Cependant, faute de moyens, cette approche institutionnelle a montré ses limites. Au début des années 2000, la psychiatrie sénégalaise restait centrée sur les hôpitaux, alors que d’autres pays, comme le Nigeria, privilégiaient des soins communautaires.
Former les acteurs de première ligne
Depuis 2019, des programmes ont été mis en place pour former des agents de santé de première ligne à identifier et à prendre en charge des troubles tels que la schizophrénie, la dépression ou le trouble bipolaire. Des initiatives de sensibilisation et de formation des acteurs communautaires, souvent issus du monde associatif, visent à rapprocher les soins des populations.
Le rôle des associations et des structures religieuses
Dans de nombreux pays d’Afrique de l’Ouest, les associations à vocation religieuse assurent encore une grande part de la prise en charge des malades mentaux. À Madagascar, les églises pentecôtistes jouent un rôle prépondérant, avec des « camps de prière » où certains patients sont enchaînés.
Pour pallier ces pratiques, certaines ONG ont créé des centres adaptés. C’est le cas de l’Association Saint-Camille-de-Lellis, fondée par Grégoire Ahongbonon dans les années 1990, qui gère aujourd’hui plusieurs établissements en Côte d’Ivoire, au Bénin et au Togo, accueillant des dizaines de milliers de patients.
L’importance d’une coordination avec les systèmes de santé
Si ces associations améliorent l’accès aux soins, leur manque de coordination avec les systèmes publics reste un défi. Selon le docteur Jean-Augustin Tine, responsable de la santé mentale au ministère de la Santé sénégalais, une coopération étroite entre institutions et associations est essentielle pour assurer une prise en charge cohérente et efficace.
La majorité des patients recourt d’abord aux tradipraticiens avant de se tourner vers les structures médicales, soulignant l’importance d’une approche qui intègre les pratiques traditionnelles et les soins modernes.
Une évolution progressive
Malgré les obstacles, les mentalités évoluent. La formation des agents de santé et la sensibilisation des communautés contribuent à réduire la stigmatisation et à encourager les personnes concernées à chercher de l’aide. L’avenir de la santé mentale en Afrique repose sur une meilleure coordination, un renforcement des politiques publiques et une mobilisation accrue des ressources locales et internationales.
