Un nouveau type d’intermédiation numérique se développe en marge des réseaux sociaux classiques. Dans un secteur en constante mutation, certains jeunes entrepreneurs ont bâti leur activité sur la gestion de contenus à caractère sexuel publiés par des femmes sur des plateformes comme OnlyFans ou MYM. Ce modèle, basé sur la production et la commercialisation d’images et vidéos intimes, s’avère très lucratif.

Des plateformes devenues des géants du numérique
OnlyFans, plateforme britannique, et MYM, fondée en France en 2019, se sont imposées comme des références dans l’univers de la diffusion de contenus pour adultes. Ces services permettent aux utilisateurs d’accéder, via un abonnement payant, à des publications exclusives, souvent à caractère érotique voire pornographique, proposées par des créateurs de contenus. Ces derniers sont majoritairement des femmes âgées de 18 à 30 ans, qui produisent elles-mêmes, souvent depuis leur domicile, les images vendues en ligne.
Ce phénomène du « home porn » est devenu une véritable industrie, portée par une demande massive et la promesse de revenus importants. Certaines utilisatrices affirment ainsi percevoir bien plus qu’un salaire traditionnel grâce à la publication régulière de contenus. Mais derrière ces profils se trouvent parfois des structures bien organisées, pilotées par des agents.
Une activité structurée par des agences
Quentin, 23 ans, dirige l’une de ces agences. À la tête d’une petite structure, il gère les carrières de sept jeunes femmes, âgées de 20 à 26 ans. Sa mission : accroître leur visibilité sur les réseaux sociaux, développer leur base d’abonnés et optimiser la monétisation de leurs contenus. Il agit en véritable stratège du web, employant des méthodes commerciales précises.
L’une des dernières recrues, Sorena, 22 ans, étudiante, a vu ses revenus exploser après avoir intégré l’agence. Le fonctionnement est simple : création d’une communauté sur les réseaux traditionnels comme Instagram, puis redirection des utilisateurs vers des liens vers MYM ou OnlyFans. L’exposition initiale reste soft, afin de séduire sans heurter, avant de guider les internautes vers des contenus plus explicites.
Le rôle invisible des “chatteurs”
Au sein de l’agence de Quentin, une équipe de six jeunes hommes joue un rôle fondamental : les “chatteurs”. Leur tâche consiste à simuler des conversations personnalisées avec les abonnés. À travers ces échanges, ils incitent les clients à acheter toujours plus de contenus. Ces dialogues sont présentés comme venant directement de la créatrice, mais il s’agit en réalité d’interventions extérieures, orientées vers l’achat.
Chaque message a un objectif précis : diriger les utilisateurs vers des vidéos à tarif élevé ou suggérer un contenu payant. En quelques heures de discussions, certains abonnés peuvent effectuer plusieurs transactions, avec des sommes qui grimpent rapidement. Les revenus sont ensuite répartis entre la créatrice et l’agence, les “chatteurs” percevant également une commission de 10 à 15 % selon les ventes générées.
Une rentabilité sans précédent
L’efficacité de cette mécanique est démontrée par les chiffres. En moins d’un an, l’agence de Quentin a réalisé un chiffre d’affaires estimé à 90 000 euros. Le modèle repose sur un partage à parts égales des bénéfices entre la créatrice et le manager. Selon Sorena, l’intervention d’un agent a multiplié par huit ses revenus mensuels. Ce type de structure offre donc un levier important pour celles qui souhaitent professionnaliser leur présence sur ces plateformes.
Les chatteurs, quant à eux, trouvent dans ce travail une rémunération ponctuelle attractive. Cette organisation hiérarchisée permet à l’agence de gérer plusieurs comptes en parallèle, de manière optimisée.
Des clients aux profils variés
Les abonnés de ces services proviennent de milieux divers. Qu’ils soient jeunes ou plus âgés, citadins ou habitants de zones rurales, tous semblent rechercher une forme d’échange émotionnel et sensuel par le biais de ces interactions numériques. Certains employés de l’agence estiment que ces utilisateurs cherchent à compenser une solitude affective ou un isolement relationnel. Dans ce contexte, les plateformes deviennent un espace de substitution, où les échanges — bien que fictifs — donnent l’illusion d’une proximité.
Ce rapport aux contenus et aux interactions met en lumière une fragilité exploitée commercialement. Pour les gérants comme Quentin, cette réalité n’est pas niée. Il admet que l’approche n’est pas exempte de dilemmes moraux, mais souligne son efficacité économique.
Une frontière floue entre autonomie et exploitation
Ce modèle soulève plusieurs interrogations. Les créatrices conservent-elles le contrôle de leur image ? Sont-elles accompagnées ou instrumentalisées ? Si certaines femmes choisissent librement de collaborer avec des agences pour des raisons financières ou logistiques, la présence d’intermédiaires masculins dans un univers majoritairement féminin suscite des débats.
Le rôle des chatteurs, en particulier, illustre l’écart entre l’image véhiculée et la réalité de la relation client. Les utilisateurs pensent converser avec la créatrice, alors qu’ils interagissent en fait avec un opérateur extérieur. Cette mise en scène orchestrée soulève des enjeux de transparence.
Une professionnalisation à marche forcée
En structurant l’activité autour d’outils de communication, de gestion et de stratégie marketing, ces agences transforment une pratique personnelle en entreprise numérique. La logique d’optimisation du profit prévaut, avec un recours systématique à des méthodes commerciales éprouvées. Il ne s’agit plus seulement de vendre une image, mais de construire une expérience client, basée sur l’illusion d’une proximité affective.
Loin de l’improvisation, l’univers de MYM et OnlyFans repose désormais sur des compétences pointues en marketing digital, relation client et gestion de communauté. Les agences se positionnent comme des accélérateurs de carrière pour les créatrices de contenus adultes.
Une activité en pleine expansion
À défaut de données précises, le nombre exact d’agents actifs dans ce domaine reste inconnu. Cependant, tout laisse à penser que leur présence se multiplie, notamment en France. L’essor des plateformes, couplé à une demande constante pour des contenus personnalisés, crée un écosystème fertile pour ce genre d’intermédiation.
Certaines agences se spécialisent dans l’international, d’autres ciblent des niches spécifiques ou proposent des services d’accompagnement plus larges : conseil en image, production vidéo, veille concurrentielle… L’univers du porno 2.0 ne cesse de se structurer, adoptant les codes du marketing d’influence et du e-commerce.
Une activité entre anonymat et exposition
Pour les jeunes femmes concernées, cette activité représente à la fois une opportunité financière et une prise de risque. Si certaines choisissent l’anonymat, d’autres assument pleinement leur présence en ligne, avec tout ce que cela implique en termes d’exposition et de notoriété. L’accompagnement par une agence peut aider à gérer cette double réalité, mais ne garantit pas l’absence de pression ni de dérives.
